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La fête du
sacrifice (Eid al-adha) en islam vient sanctionner la
fin du hajj ou pèlerinage à La Mecque où plus de trois
millions de pèlerins du monde entier se rassemblent
chaque année. Héritier de la vieille tradition
abrahamique, l'islam considère cet événement d'échelle
mondiale comme le cinquième de ses piliers. À l'instar
du récit que l'on retrouve dans la Bible, l'origine du
hajj tel que rapporté dans le Coran vient de l'épreuve
qu'Abraham a vécu en se pliant à l'ordre divin de
sacrifier son fils. Au tragique du sentiment de solitude
et d'abandon du père face à l'injonction de sacrifier
son enfant comme le suggère la Bible, le Coran raconte
en revanche la relation de confiance extrême entre le
Créateur et son prophète par rapport au sort de l'être
qui lui est le plus cher. En plus des enseignements que
l'on peut en tirer sur la force de conviction du croyant
qui pratique la proximité du divin, le sens de l'épreuve
nécessaire dans ceux qu'on aime le plus et la conscience
profonde de la miséricorde de Celui qui l'a mise en
notre sein, le récit fondateur du pèlerinage musulman
nous enseigne surtout la valeur et la signification du
sacrifice ainsi que de sa contrepartie, en l'occurrence,
le don.
Tant et si bien que cette année encore Eid al-adha
coïncide presque avec les fêtes d'Hanoukka et de Noël
qui respectivement symbolisent l'endurance de la lumière
et l'exhortation au don. Or, quel rapport y a-t-il entre
ces dernières, la notion de sacrifice et notre réalité
au Québec aujourd'hui ? Tout ce qu'il faut pour un
rappel, une réflexion sincère, un examen de conscience
individuel à point nommé.
De fait, et après une saison entière de forums publics,
de témoignages, de mémoires et d'exutoires à degrés
variables, l'occasion n'est pas seulement de s'en
reposer ou d'attendre passivement les recommandations du
rapport final des commissaires, mais de saisir le temps
particulier que nous vivons ces jours-ci pour y penser
et agir en conséquence. En effet, si nous avons besoin
de nous en inspirer aujourd'hui, c'est pour comprendre
que l'appréciation de la différence ne peut se faire en
campant indolemment sur les positions confortables de
nos perceptions respectives ou de nos préjugés
simplificateurs habituels, mais bien plutôt en faisant
l'effort - ne serait-ce que mental - de renoncer à la
pesanteur de nos regards qui schématisent et de nos
idées toutes faites qui vulgarisent. La condition sine
qua non pour être en mesure de connaître la moindre
altérité, c'est au contraire le décentrement de son
point de gravité traditionnel, le détour temporaire de
son parcours mental habituel et la sortie du sentier
battu de ses réflexes usuels envers tout ce qui -
justement - est inhabituel, inconnu ou résolument
différent. Autrement dit, c'est sacrifier quelque peu de
nos négligences et de nos paresses - de part et d'autre
- qui tant de fois trahissent nos expressions et nos
arguments là où l'on voudrait tant faire preuve de
civisme et d'éthique sociale.
Loin d'imaginer qu'en faisant cet effort nous aurons
débarrassé le Québec des phénomènes inégalitaires, de la
paupérisation des immigrants trop souvent exclus du
monde de l'emploi, de la ghettoïsation des communautés
qui se plaisent à vivre en rupture avec la culture
locale ou encore des stéréotypes flagrants sur les
religions, leurs fidèles et les identités complexes qui
en découlent, il reste que ce serait l'effort apprécié
d'un changement de cap vers de meilleures dispositions
d'esprit pour l'avenir de cette nation. La vision de
cette dernière, construite autour des valeurs
universelles du savoir-vivre-ensemble en contexte laïc
et démocratique, ne peut se réaliser qu'en passant par
l'étape obligée d'un certain nombre de sacrifices. Pas
tant de l'essentiel que l'on croit si souvent menacé,
mais bien de nos dépendances et de nos penchants qui
simplifient ce qu'on ignore, alimentent nos inquiétudes
et libèrent nos mesquineries.
À l'instar d'Abraham, nous sommes éprouvés par
l'illusion que nous devons nous séparer de ce qui nous
est le plus cher, alors qu'il s'agit plutôt de nos idées
simples, voire simplistes que nous prenons parfois pour
des absolus. De part et d'autre, on érige des
hiérarchies de valeurs et de principes au nom de la
croyance qu'elles ne sont pas partagées par d'autres
concitoyens. De part et d'autre, on émet nonchalamment
des jugements de valeurs au nom de la raison nationale,
morale ou culturelle sur ce qu'on perçoit comme
radicalement différent de soi. De part et d'autre, on
fait appel au changement des législations pour imposer
légitimement ce que l'on croit n'avoir pas obtenu par le
dialogue ou simplement constaté dans les faits. De part
et d'autre, on résiste à l'idée même d'une appartenance
véritable à la société d'accueil sous prétexte d'en être
le souffre-douleur. Etc. Les exemples sont légions, de
l'incapacité respective de relativiser nos certitudes,
de nous déprendre de nos perceptions et de dédramatiser
nos différences. C'est qu'il s'agit aujourd'hui de
prendre enfin conscience de la réalité de ce dont il
faut sacrifier pour préserver le plus important,
autrement dit la capacité de mieux communiquer, de
rapprocher nos compréhensions respectives dans la
dignité et le respect et de nous mobiliser pour
surmonter les épreuves qui fragilisent les acquis de nos
biens communs.
Au-delà de la spécificité religieuse des événements
festifs que nous accueillons ces prochains jours, il
s'agit d'en traduire le sens profond dans la réalité
socioculturelle du Québec d'aujourd'hui. Au fond, si le
pèlerinage musulman peut servir de symbole pour une
autre mondialisation des cultures, celle où l'éthique
sociale de la solidarité et du don est nourrie par le
souci partagé en faveur du bien-vivre-ensemble, on
pourrait penser que la valeur première de la citoyenneté
québécoise réside avant tout dans la capacité de ses
membres, toutes origines confondues, à sacrifier... le
mouton qui se cache en eux-mêmes !
Ottawa, le 22 décembre 2007
Salah Basalamah
Professeur à l'Université d'Ottawa, membre de Présence
musulmane et du Centre islamique de l'Outaouais. |