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Il est
évident que le rapport Bouchard-Taylor, dévoilé au
public jeudi dernier, ne fera pas l'unanimité parmi les
Québécois. D'autant qu'on fera surtout entendre les voix
les plus polémiques. Cependant, la grande valeur du
travail accompli ne devrait pas passer sans être
soulignée. Plus on lit le rapport, plus on devient
convaincu qu'en deçà des résultats escomptés, la volonté
qui a présidé à son écriture vise manifestement la
conciliation et le compromis. On a d'ailleurs tant voulu
les atteindre qu'on a parfois souligné des éléments qui
relèvent de la porte ouverte enfoncée (appui de
l'amendement de la Charte québécoise pour intégrer la
notion d'égalité hommes-femmes).
Cela étant, malgré ma satisfaction générale du rapport,
je ne peux m'empêcher de relever une « fausse note ». «
En ce qui concerne le port de signes religieux par les
agents de l'État, nous recommandons qu'il soit interdit
à certains d'entre eux (magistrats et procureurs de la
Couronne, policiers, gardiens de prison, président et
vice-présidents de l'Assemblée nationale). Mais pour
tous les autres agents de l'État (enseignants,
fonctionnaires, professionnels de la santé et autres),
nous estimons que le port de signes religieux devrait
être autorisé. » (p. 260) Cette idée est d'ailleurs
reprise dans la recommandation G2 (p. 271).
Si les commissaires ont véritablement à cœur de
promouvoir la conciliation au sein de la société
québécoise, ils devraient peut-être reconsidérer les
conséquences de la discrimination volontaire entre les
agents de l'État. Quoique leur argumentaire relate la
nécessité de préserver la neutralité de l'État pour
exercer l'autorité investie dans ses agents
potentiellement les plus coercitifs, il reste que ce
n'est pas en réservant ces postes à ceux qui auront
renoncé à leurs « signes religieux » que l'on aura
résolu la question délicate et fondamentale de l'égalité
entre les citoyens.
(De plus, ce qu'on nous sert à foison comme étant des «
signes religieux », au fond, n'en sont pas, du moins
pour l'islam. Même si la sémiotique nous apprend que
rien n'échappe à l'interprétation de tout ce qui peut
faire sens, il n'en reste pas moins que le foulard n'est
pas un signe comme on considérerait p. ex. un pendentif,
mais bien plutôt l'expression d'une autre extension de
la sphère de l'intimité et de la pudeur personnelles.
Rien à voir donc avec les revendications intégristes et
politiques dont on l'affuble...)
En fait, alors même que les coprésidents de la
Commission ont très clairement identifié les perceptions
et la crise qu'elles ont suscitées dans les deux
dernières années, il est étonnant qu'au nom du compromis
entre les deux pôles les plus éloignés de la
compréhension du concept de laïcité, on distingue entre
certaines fonctions de l'État et, par là, restreint leur
ouverture en y interdisant le port de ce qu'on appelle «
des signes religieux ». Au moment même où l'on combat
l'écart entre les faits et les distorsions perceptives,
on conforte ces dernières par la recommandation d'une
mesure qui ne s'appuie que sur des éléments d'apparence.
Qu'en est-il des conditionnements idéologiques en dehors
de tout « signes religieux » ? Comment les identifier
dans l'embauche des personnes qui sont dépourvues de «
signes » ? Au-delà du piège de l'essentialisme des
apparences, ne s'assure-t-on pas au moment de l'embauche,
dans la période de formation ainsi que dans le progrès
des échelons professionnels des dispositions et
orientations des candidats pour remplir leurs tâches
avec compétence ?
Pour aller jusqu'au bout des efforts en vue de la
conciliation et de la résistance contre les dérives des
perceptions, il faut non seulement favoriser
l'intériorité des personnes, mais également une parfaite
égalité entre tous les citoyens qu'on a admis comme tels,
quelles qu'en soient les apparences vestimentaires (du
moins, dans les limites du fonctionnel, évidemment).
Ottawa, le 28 mai 2008
Salah Basalamah, professeur à l'Université d'Ottawa et
membre du Centre islamique de l'Outaouais (Gatineau) |