L'égalité entre les sexes...une porte ouverte enfoncée

Salah Basalamah

En plein milieu de la controverse sur les accommodements raisonnables et sur le droit vite retiré par le DGE de participer aux élections avec le visage couvert, la CSF avait proposé de faire amender la Charte québécoise des droits de la personne « pour y clarifier la primauté de l'égalité entre les sexes sur d'autres valeurs, notamment la liberté de religion » (La Presse du 25 septembre 2007). Quelques jours plus tard, le Premier ministre Charest réagissait favorablement à cette proposition pour annoncer en même temps que son gouvernement allait la mettre à exécution avant même que les recommandations de Bouchard et Taylor ne soient révélées (La Presse du 10 octobre 2007). Enfin, au lendemain de la sortie du rapport Bouchard-Taylor, la CSN, la FFQ et le CSF sont diversement satisfaits de la manière dont les commissaires ont traité de la question de l'égalité entre les sexes.

Or, à lire les mémoires et avis déposés par ces organismes ainsi que le contexte dans lequel cette proposition d'amendement a été formulée d'abord par la CSF puis reprise par d'autres, il ressort que la principale motivation de cette insistance à souligner ce principe d'égalité n'est pas fortuit mais s'inscrit dans la droite ligne de l'idée selon laquelle le droit à l'égalité doit primer sur celui de la liberté des religions. Plus précisément, il s'agit d'une part de la perception qui voit dans le foulard ainsi que les principes d'où s'inspire l'obligation de son port pour les femmes musulmanes une opposition diamétrale à la valeur commune de l'égalité entre les sexes (Avis de la CSF septembre 2007). Pareille perception concerne d'autre part le souhait – là où possible – qu'en certaines situations bien précises et limitées des femmes soient séparées tantôt pour nager ou pratiquer d'autres activités dans le relâchement et la décontraction. (À ce propos, les commissaires distinguent avec grand à propos entre la « valeur » de l'égalité hommes-femmes et celle, moins fondamentale de la « mixité » (p. 178)).

Tant et si bien que le rapport Bouchard-Taylor reprend la proposition d'appuyer « l'ajout à la charte d'une règle interprétative affirmant l'importance de l'égalité entre les hommes et les femmes » (p. 175). Alors que les commissaires ont affirmé « que l'établissement d'une hiérarchie entre les droits fondamentaux n'[était] pas souhaitable ». Et d'ajouter plus loin, « [é]tant donné que la disposition proposée ne semble pas établir de hiérarchie entre les droits, et compte tenu que les droits et libertés énoncés dans la charte québécoise sont déjà reconnus aux femmes et aux hommes et que la discrimination en fonction du sexe est déjà interdite (article 10 de la charte), nous appuyons un tel amendement. » (id.)

Si donc les droits et libertés sont reconnus à tous, pourquoi en souligner l'importance là où elle est déjà mise en évidence sinon pour renforcer les perceptions qui contribuent à voir dans certaines pratiques de femmes musulmanes de la discrimination, voire de l'auto-ségrégation ?

Par ailleurs, on peut également lire dans la même section du rapport que les commissaires voient « dans le secteur des soins de santé comme dans tous les services publics ...[d]es demandes d'ajustement qui entraînent une atteinte à l'égalité hommes-femmes [...des] demandes qui auraient pour effet d'attribuer à la femme un statut inférieur à celui de l'homme » (p. 178). Or, s'agissant de l'islam, non seulement une telle conjecture à propos du bien fondé religieux de certaines demandes qui entraîne une pareille hiérarchie est parfaitement absurde, mais elle ne correspond également à aucune atteinte à l'égalité hommes-femmes. En fait, il s'agit bien plutôt d'une demande de respect pour une autre extension de la sphère d'intimité personnelle de la part de certaines femmes qui ont à la fois besoin de l'ajuster à leur nouveau milieu et découvrir d'autres compréhensions des sources islamiques à la lumière d'un autre contexte que celui des pays à majorité musulmane.

En somme, le fait de tant insister sur cette valeur d'égalité des sexes nous détourne, d'une part, de souligner la nécessité d'appliquer le principe d'égalité entre tous les citoyens, non seulement sur le plan politique et économique, mais également symbolique, représentationnel et discursif. Et, d'autre part, de remarquer qu'au moment même où l'on cherche à apaiser la crise des perceptions, on les renforce d'autant plus, non seulement en confortant la présence d'une valeur déjà existante et défendue de tous, mais en stigmatisant également, en négatif ou en creux, une communauté qui la chérit tout autant. Mais qui prend la peine de s'en assurer au-delà des perceptions ?

Ottawa, le 27 mai 2008
Salah Basalamah, professeur à l'Université d'Ottawa