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La référence à
la sharî'a fait l'effet d'un épouvantail aujourd'hui en
Occident. La voir appliquée, c'est commencer le décompte
sordide des châtiments corporels, des mains coupées aux
flagellations, en passant par les coups de fouet...
c'est, de surcroît, la répression moraliste des hommes
par laquelle ils imposent aux femmes le "port du
tchador" en même temps qu'elles se voient considérées
comme des mineures sur le plan légal. Nourrie par cette
imagerie, la référence à la sharî'a apparaît comme un
enfermement obscurantiste, un entêtement moyenâgeux et,
sans l'ombre d'un doute, fanatique. Et rien, somme
toute, des exemples de l'Arabie Saoudite, de l'Iran ou
autres, ne vient mettre à mal la portée de telles
conclusions. Partout où le discours convoque la notion
de "sharî'a", les acteurs semblent tourner le dos à la
réalité contemporaine et refuser le progrès et
l'évolution en s'armant contre les périls de l'avenir.
Il ne faut pas manquer d'ajouter qu'un certain nombre de
rois et de présidents ne font rien pour faciliter la
compréhension de cette notion. En mal de légitimité
islamique, on a vu appliquer dans le Soudan de Nemeiry
et dans la Libye de Kadhâfi, sur le modèle de la
législation saoudienne, une sharî'a dont les premières
concrétisations étaient toutes de l'ordre de la
répression et de la sphère pénale. Ainsi, il
apparaissait qu'appliquer la sharî'a islamique n'était
rien d'autre qu'ajouter l'interdiction à l'interdiction
et réprimer de la façon la plus exemplaire les
transgresseurs. Le tout portant à croire que plus l'on
diminue les libertés, plus l'on augmente les peines et
les châtiments, et plus l'on s'approche du "modèle
islamique". Tous les discours ne changeaient rien à
l'expression de cette réalité.
Il convient pourtant de prendre très au sérieux cette
interpellation sur une notion centrale de la pensée
islamique et qui, aujourd'hui, souffre d'un formidable
malentendu, quand il ne s'agit pas d'une coupable
trahison. Aborder la question de la modernité suppose
que nous ayons une idée précise de ce que recouvrent les
orientations des sources islamiques qui sont l'essence
de ce qu'en droit musulman on appelle la sharî'a.
Nous avons mis en évidence plus haut quelles sont les
deux sources fondamentales du droit islamique et quel
est le rôle de l'ijtihâd dans la formulation d'une
législation en prise avec son époque. Il faut rappeler
ici avec insistance que la sharî'a n'est pas réductible
à la seule sphère pénale et que, a fortiori, cette
réduction est de nature à mentir sur son essence.
"Al-Sharî'a" est un terme arabe qui veut dire
littéralement "le chemin", plus précisément, c'est le
chemin qui mène à la source. Dans le domaine de la
réflexion juridique, on comprend par cette notion,
l'ensemble des prescriptions cultuelles et sociales (au
sens large) tirées du Coran et de la Sunna. Sur le plan
du culte (ibadâte), lesdites prescriptions sont le plus
souvent précises et pour l'essentiel les règles de
pratique sont codifiées et fixées. Le domaine des
"affaires sociales" (mu'âmalâte) est plus vaste et l'on
trouve dans les deux sources un certain nombre de
principes et d'orientations que les légistes (fuqahas)
doivent respecter quand ils formulent les lois qui sont
en prise avec leur époque et leur région. C'est bien l'ijtihâd,
troisième source nominale du droit, qui va faire le lien
entre l'absolu des références et la relativité de
l'histoire et des lieux. Nourri à la source, et par la
source, le juriste doit penser son époque avec la claire
conscience du cheminement qui le sépare de l'idéal des
prescriptions générales et orientées. Il devra tenir
compte de la situation sociale spécifique afin de penser
les étapes de sa réforme. Son pragmatisme doit être
permanent.
Ainsi donc seul est absolu ce qui est tiré du Coran et
de la Sunna dont nous avons déjà dit que cela recouvrait
l'expression d'orientations générales. Au-delà, la
réflexion est soumise à la relativité de la pensée
humaine et de la rationalité. On pourra en deux lieux
différents, à la même époque, produire deux législations
différentes sur une même question et qui, toutes deux,
resteront "islamiques" ; de la même façon, on pourra,
dans une même région, à deux époques successives,
instaurer deux réglementations différentes par
lesquelles l'évolution socio-historique aura été prise
en compte et qui, également, resteront "islamiques". Le
fiqh est la façon dont les juristes, à la lumière du
Coran et de la Sunna, ont pensé une législation qui soit
en prise avec leur époque. Leurs efforts, pour très
respectables qu'ils soient, restent des tentatives
humaines qui ne peuvent convenir à toutes les étapes de
l'histoire. De fait, chaque époque se doit de produire
sa "compréhension" et user de l'intelligence des savants
qui y vivent.
Relever cette confusion entre la sharî'a et le fiqh et
rappeler que si le Coran et la Sunna traduisent
l'expression de finalités absolues, il ne peut s'agir de
sanctifier les décisions de tel ou tel juriste du
VIIIème, IXème ou Xème siècle ; relever cela,
disions-nous, n'est pas encore suffisant pour répondre à
ce que peut recouvrir une application de la sharî'a
aujourd'hui. Nous avons dit un mot plus haut du
nécessaire pragmatisme des juristes musulmans et il est
nécessaire d'être particulièrement précis en la matière.
Pour le musulman, prononcer l'attestation de foi (Il
n'est de dieu que Dieu et Muhammad est son envoyé),
prier cinq fois par jour, donner l'impôt social
purificateur (zakât), jeûner pendant le mois de Ramadan
et faire le pèlerinage, c'est déjà appliquer la sharî'a.
Au demeurant, il serait plus exact de dire que vivre,
manger, dormir et répondre à tous les besoins naturels
qui sont les siens, dans le rappel de la présence du
Créateur, c'est déjà appliquer la sharî'a. Il importe
d'appréhender cette notion sous cet angle et ce n'est
pas là jouer sur les mots ou sur leur sens. L'homme
porteur de la foi s'engage dans la concrétisation de
l'orientation, de la pratique et de la législation
individuelle et communautaire, privée et publique, dès
lors qu'il donne à ses actions le sens de la
reconnaissance du Créateur: clairement, il est sur le
chemin de la source.
Cette application, tant sur le plan personnel que sur le
plan social, fait l'objet d'une tension entre la visée
idéale et la démarche de son actualisation au quotidien.
C'est le lot de chaque homme comme de l'humanité tout
entière: la vie est ce cheminement vers la proximité du
mieux, dans l'amour du meilleur, avec la conscience de
l'insuffisance. La foi devrait être la conscience de
cette humilité. Le Coran, par sa révélation effectuée
sur vingt-trois années, révèle l'essence de cette
tension en ce qu'il se présente comme une véritable
pédagogie divine. Il a formé les hommes de la péninsule
arabique au rapprochement ; il les a initiés, d'une
révélation à l'autre, d'une étape à l'autre, à la
meilleure des pratiques tant sur le plan individuel que
sur le plan communautaire. Engagés sur la voie, ils
n'ont jamais trahi le sens de la sharî'a, bien plutôt
ils ont vécu son accomplissement, son parachèvement
jusqu'au jour où cette plénitude fut réalisée:
"...Aujourd'hui, J'ai rendu votre Religion parfaite ;
J'ai parachevé Ma grâce sur vous ; J'agrée l'islam comme
étant votre religion..." Coran 5/3
Ainsi, sur le plan individuel, chacun apprendra, au
moyen de trois révélations successives (sur une période
d'environ neuf ans) que la consommation d'alcool est
interdite. De même, sur le plan communautaire, quatre
révélations viendront progressivement confirmer et
renforcer l'interdiction de l'intérêt et de l'usure (al
ribâ) avant que le Prophète (PBSL) ne précise la portée
impérative de cette prohibition lors de son pèlerinage
d'adieu. Les ulémas, spécialisés dans l'étude des
sources de la législation ('ilm usûl al fiqh), ont tiré
de ce procédé pédagogique une règle de première
importance pour l'élaboration du projet social: elle
consiste à penser et à déterminer les étapes de son
actualisation générale. Il convient donc de fixer des
priorités, de planifier les étapes qui permettront de
créer un contexte dans lequel l'application d'une règle
resterait fidèle à l'objectif coranique (qasd).
A considérer l'état de nos sociétés aujourd'hui,
prétendre appliquer la sharî'a en commençant par
l'instauration du code pénal, c'est faire doublement
fausse route: c'est commencer par la fin en ne tenant
pas compte, d'abord, d'un contexte social profondément
nouveau et perturbé ; c'est, ensuite, au comble de
l'injustice, transformer les victimes les plus démunies
en coupables. C'est, surtout, trahir la portée du
message coranique qui fait de la justice sociale la
priorité de toute activité législative. Ainsi donc, dès
lors que nous avons reconnu que déjà nous sommes
engagés, dans la mesure de nos capacités individuelles
et communautaires, dans une actualisation de la sharî'a,
il est nécessaire que nous nous fixions la priorité
d'une plus grande justice sociale: toute démarche, toute
mesure, toute réglementation, toute loi qui ira, en
respect des sources, vers plus d'équité et vers la
défense des droits fondamentaux dont nous parlions plus
haut est une application concrète de la sharî'a.
Impossible ici de se satisfaire d'un formalisme
paresseux qui, pour apaiser les consciences, n'en serait
pas moins une violation de la Révélation.
L'application de la sharî'a, c'est aujourd'hui la
priorité donnée à l'actualisation d'un projet social
fondé sur un principe de justice et de participation
communautaires. C'est s'engager sur les voies de
l'alphabétisation, de la formation, de la distribution
des ressources, jusqu'à un meilleur aménagement du
territoire. La législation doit, tout à la fois,
accompagner et encourager cette dynamique et le pouvoir
doit s'en porter garant à tous les échelons de la
représentation politique: très explicitement, il existe
entre la dictature et l'application de la sharî'a une
contradiction dans les termes. On ne saurait mieux
dire... et espérer être entendu.
De fait la sharî'a s'applique dans l'immédiateté du
quotidien de chaque pratiquant, de façon plus ou moins
complète, mais toujours en tension et en recherche.
Chacun à la mesure de ses capacités, dans l'espoir
d'aller toujours plus loin dans l'approfondissement de
la spiritualité et de la pratique. Sur le plan social,
la prière en commun, la zakât sont déjà un engagement
dans la voie et chaque pas effectué vers une meilleure
reconnaissance du droit des personnes est un pas de plus
vers la réalisation d'un modèle. On ne saurait donc
commencer par la sanction quand tout, sur le plan
social, nous pousse à la transgression, au vol, au
mensonge, à la délinquance. Une telle intervention sur
le champ social impose que nous considérions les choses
en amont, et en profondeur. La législation devient ici
le support de la réforme sociale et, dans le jeu de leur
interaction, l'une s'appuie sur l'autre pour donner
naissance à un vrai changement. On pourrait penser, à
cette étape de la réflexion, qu'il n'y a rien là de
spécifiquement islamique. Il reste, somme toute, que les
orientations dont nous avons déjà parlé demeurent la
référence fondamentale et que, de fait, il ne saurait y
avoir de volonté de réforme sociale ou politique
islamique sans la traduction concrète de ses priorités.
En d'autres termes, une action sociale, pour être
islamique, doit d'abord témoigner de son respect à
l'éthique: elle ne se justifie jamais par son
formalisme.
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