|
Si l'on prend le
temps de consulter la plupart des livres écrits, des
recherches produites ou la quasi totalité des hypothèses
proposées en Occident sur la "question de l'islam et de
l'islamisme" aujourd'hui, on s'aperçoit que la dimension
spécifiquement religieuse et culturelle n'est prise en
compte que d'une façon très accessoire. On parle
finalement très peu de foi, de spiritualité et de
conception du monde: il s'agit toujours d'analyser les
choses en terme de dynamiques sociales, de conflits de
pouvoir ou de replis identitaires dangereux. La
"nouvelle" expression du religieux serait causée par la
misère économique pour les uns ; d'autres y verront,
avec le retour des intégrismes, une "revanche de Dieu" ;
d'aucuns enfin, parleront de "la voix du Sud" qui
traduirait la volonté des musulmans, après les diverses
étapes d'une colonisation humiliante, de voir les
références de leur culture accéder au registre de
l'universel. On trouvera certainement, parfois avec
beaucoup de bonne volonté, une part de logique et de
cohérence dans ces explications, mais il n'en demeure
pas moins qu'elles sont amputées de la dimension qui
apparaît comme la plus essentielle aux musulmans: celle
de la référence à Dieu et à la spiritualité qu'elle fait
naître.
La notion centrale du tawhîd et l'expression, au
quotidien, de la rabbâniyya ont des conséquences sur la
conception de la vie qui rendent le monde de l'islam
forcément, irrémédiablement, résistant à l'évolution et
à l'influence de la culture occidentale. La foi et la
référence à Dieu, l'idée que le sacré n'est pas
uniquement dans le culte, mais dans tout acte qui
préserve vivant dans la conscience le souvenir du
Créateur, nourrissent le quotidien des femmes et des
hommes et donnent force et sens à l'expression de leur
spiritualité. Dans l'ensemble du monde musulman, on sent
qu'il demeure une empreinte très forte de la référence
religieuse: cette vie n'est pas la seule vie, il faudra
rendre compte un jour de ce que chacun a fait de ses
biens, de son corps, de son âme. Vivre et mourir ont un
sens, le sens de l'épreuve et de l'acte de bien:
"C'est Lui (Dieu) qui a créé la mort et la vie pour vous
éprouver et connaître ainsi celui d'entre vous qui agit
le mieux." Coran 67/2
Ces paroles résonnent dans le cœur des musulmans qui
restent attachés aux valeurs de la Transcendance.
Contrairement à l'idée répandue en Occident, c'est bien
l'espoir qui doit nous habiter quand nous constatons
que, malgré l'invasion culturelle agressive de
l'Occident dans l'ensemble des capitales de la planète,
le monde de l'islam affirme une foi et des valeurs qui
sont, par essence, incompatibles avec le culte des
moyens qui est devenu la règle aujourd'hui.
La spiritualité islamique engage l'homme à vivre dans
l'harmonie en tenant compte de tous les éléments de son
humanité. Vivre sans oublier la mort, méditer sans
négliger l'action de bien et de justice, se savoir seul
et vivre parmi les hommes, nourrir son esprit comme on
nourrit son corps et rester exigeant dans la recherche
de l'équilibre. Etre lié aux valeurs, c'est dépasser les
individualismes réducteurs, l'amour des biens et de
l'argent et l'expression d'une sexualité limitée au
"Plaisir", nouveau dieu imposant un nouveau culte. Le
monothéisme et la référence coranique - fondements de la
civilisation islamique aujourd'hui - donnent une énergie
particulière à la spiritualité musulmane: elle préfère
la foi à l'oubli, l'être à l'avoir, la finalité au
moyen, la solidarité à l'individualisme, la qualité à la
quantité.
On ne dit rien, ou presque, de ces aspects de la culture
islamique parce qu'on a peine à penser qu'il puisse
naître quelque chose de positif d'un univers que l'on se
représente au travers des images des "barbus" et des
"voilées". Observation réductrice, voulue par les
pouvoirs et relayée par les médias, qui ne laisse
entrevoir, entre le monde du progrès et celui de
l'Islam, que la réalité de futurs conflits. On ne se
libérera pas de ces conclusions sommaires si l'on ne
prend pas le temps d'approfondir la réflexion et de
comprendre pourquoi les musulmans s'opposent à
l'expression actuelle de l'occidentalisation. Car enfin,
ils n'y retrouvent rien de ce que l'islam leur enseigne
en matière d'être: ils n'ont rien contre les moyens
techniques dont l'Occident dispose, au contraire ; ce à
quoi ils ne peuvent adhérer, ce sont les modalités de
leur emploi par la volonté de puissance, de pouvoir et
de gain. En faisant fi, trop souvent, de la dignité des
hommes.
On commet une erreur de jugement considérable à ne
retenir de l'Islam que son expression réactive ou
radicale. Il sort pourtant du message coranique et des
traditions du Prophète (PBSL) des exigences de valeurs
et de sens qui pourraient participer d'un dialogue
fructueux avec toutes les voix qui, en Occident,
refusent de périr sur l'autel d'un progrès aveugle et
déshumanisant. Le message du tawhîd, vivifiant la
spiritualité quotidienne de millions d'êtres humains,
porte en lui la ferme exigence d'une gestion humaine et
juste du monde. Contre les polythéismes "dissimulés" qui
font du pouvoir, de la nation, de la science, de la
technique, de l'argent, du plaisir et du confort autant
de dieux auxquels on voue un culte publicitaire et
financier ; l'affirmation de la rabbâniyya est une
véritable entreprise de libération: une libération
spirituelle, s'il en est. L'Islam, c'est aussi cette
dimension ; c'est cette dimension surtout et
l'interpellation adressée à l'Occident devrait être
entendue par tous les hommes de bonne volonté: non pas
en vue d'une conversion, mais dans le souci de s'engager
à unir les forces de ceux qui, au nom de Dieu ou de leur
conscience, refusent le nouveau désordre mondial pour se
préoccuper des valeurs et des finalités.
Il est un lien étroit, essentiel, en islam, entre la foi
et l'exigence de justice: Dieu a voulu que les hommes ne
partagent pas la même foi ; c'est dire que le dialogue
s'impose à eux pour faire respecter la justice dont doit
bénéficier l'ensemble de l'humanité. Comme ce fut le cas
dans les siècles passés, l'islam doit apporter une
contribution conséquente à la transformation du monde.
|