La morale
Le chemin de la source

La morale, la référence au bien et au mal, est un domaine central de l'enseignement islamique. Hier, comme aujourd'hui, il existe des limites et des interdits. Certes, la permission est première, mais il est des choses que l'on ne fait pas et qu'on ne laisse pas faire: les libertés sociales, politiques ou économiques, nous l'avons vu, doivent s'exercer dans le respect d'un certain nombre de règles. La culture islamique place la morale à l'origine ; elle est, pourrions-nous dire, le premier objet de la Révélation et celle-ci, par son intermédiaire, va indiquer une orientation et stipuler les principes de l'être au monde des hommes. Dire qu'il est une morale et des règles, c'est attester de la liberté de chacun:

"Par l'âme comme il l'a bien modelée en lui inspirant son libertinage et sa piété. Heureux celui qui la purifie ; celui qui la corrompt est perdu." Coran 91/7-10

La tension morale participe de la nature humaine. La paix du cœur ou son agitation témoigne des chemins empruntés, mais le choix reste toujours le propre des hommes. De la liberté naît la responsabilité: il faudra rendre compte de notre attachement à la morale. Pour nous-mêmes, en notre cœur, dans le silence et la solitude de notre intimité, comme dans nos relations avec nos parents, nos frères, nos amis, nos ennemis, l'étranger, le collègue, l'employé, le vieux, l'handicapé, le pauvre ou l'exilé ; comme encore avec la nature, les arbres, les forêts, l'air, la mer et tous les éléments ; comme enfin avec la totalité du règne animal. La tradition rapporte que le paradis fut promis à une prostituée qui avait donné à boire à un chien assoiffé: un geste simple porteur de l'essentiel de la morale qu'on enseigne aujourd'hui, en référence au message de l'islam, du Maroc à l'Indonésie... "réformer son caractère et faire le bien".

Le principe d'élection de la communauté musulmane n'est pas dans le seul fait que ses membres sont "musulmans" nominalement sans autre forme d'engagement.Etre musulman, c'est d'abord vivre l'expérience de la piété:

"..Le meilleur d'entre vous (entre les gens) auprès de Dieu est le plus pieux..." Coran 49/13

Le témoignage de cette piété est essentiellement, sur les plans individuel, social, politique et économique, de nature morale:

"Ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre appartient à Dieu. Toute chose revient à lui ! Vous formez la meilleure communauté suscitée pour les hommes: vous ordonnez ce qui est convenable, et vous interdisez ce qui est blâmable et vous croyez en Dieu." Coran 3/109-110

Dans le miroir de la nature et de son ordre, et dont tous les éléments appartiennent à Dieu et retourneront à Lui, la meilleure des communautés est celle qui respecte l'harmonie par son engagement pour le bien et sa lutte contre le mal. Le passage commence et finit par la référence divine: l'acte moral est témoignage de la foi, il est à l'homme ce que voler est à l'oiseau. Aussi, une communauté, quelque majoritairement musulmane qu'elle puisse être, qui alimente l'injustice, la laisse se propager et détruire ainsi le tissu social, n'est en rien "élue": au contraire, elle prouve chaque jour son manquement à l'exigence du message auquel elle dit se référer. Le Prophète avait pourtant recommandé la vigilance:

"Soutiens ton frère qu'il soit juste ou injuste !" Des compagnons s'étonnèrent: "Lorsqu'il est juste cela est compréhensible, mais comment cela peut-il être quand il est injuste ?" - Le Prophète répondit: "En mettant un terme à son injustice !"

Le Coran et la Sunna traduisent des principes généraux qui ont trait tout à la fois à l'aspect cultuel de la vie des hommes et à la sphère des affaires sociales. Ces principes offrent des orientations qui présentent le champ des possibles de l'action humaine et précisent un certain nombre de limites. Ainsi, nous trouvons élaborée, au travers de ces sources, une conception du monde qui est, en somme, la manière dont les musulmans expriment leurs rapports avec Dieu, la nature, les autres communautés, et, dans le prolongement, dont ils les traduisent dans les sciences, les techniques, les arts et l'ensemble de l'organisation sociale, politique et économique. Plus qu'une religion, c'est ici une culture et, en l'occurrence, une culture fondée sur un système de valeurs et nourrie par la morale.

Il ne s'agit pas d'enfermer, mais d'orienter. Ce qui voudra dire, clairement, qu'à notre époque moderne, il convient de respecter les valeurs fondamentales qui sont le substrat de la civilisation et de la culture musulmanes. Orienter, c'est donc sélectionner parmi les grandes découvertes techniques occidentales ce qui est bon pour les hommes et compatible avec les valeurs qui sont les nôtres. La même démarche s'impose sur le plan social, économique et jusqu'à la production artistique, télévisuelle ou cinématographique. Le respect des valeurs prend le pas, toujours, sur l'appât du gain. La démarche sélective est celle qui a la faveur de nombreux intellectuels musulmans: ils demandent aux pouvoirs de mettre un frein aux milliers d'heures de programmes américains et européens diffusés sur les chaînes locales aux heures de grande écoute. Il est clair que les émissions et les films "offerts" par le Nord ne sont pas "gratuits": l'invasion culturelle est une claire colonisation des esprits dont on sait qu'elle "rapportera" à longue échéance. On a parlé à ce sujet de "censure" en relevant que nous revenions à la période médiévale avec ses vieux relents d'Inquisition. Il ne s'agit pourtant pas de cela: tout admettre, au nom de la liberté, ou plus généralement du libéralisme économique, c'est participer à la création d'une culture de la jungle où "tout est permis" puisque cela plaît et que cela est rentable. Ce que l'Occident a admis pour lui, toutes les civilisations ne veulent pas le partager et c'est leur droit le plus légitime de faire "le tri" dans l'immense production du Nord ; même s'il faut pour cela transgresser les règles imposées par le capitalisme des grandes puissances.

Le même principe d'orientation doit être respecté sur le plan de la transmission de la religion et de la culture: les dégâts provoqués par la colonisation en matière d'éducation se font sentir jusqu'à ce jour. Qui ne sait rien de sa religion, qui a oublié son histoire, qui ne parle plus sa langue, qui est déchiré entre la "modernité" importée et la tradition. Et ce n'est pas fini ; dans un certain nombre de pays musulmans, comme l'Algérie, la Tunisie et l'Égypte pour ne citer que les cas les plus connus, des "experts" du Nord viennent conseiller les responsables de l'éducation sur le contenu des programmes et la pédagogie en générale. En Égypte, par exemple, une commission a été créée pour repenser le cursus éducatif à l'échelle nationale et celle-ci est constituée pour moitié d'experts américains. Inquiétant, somme toute. La vigilance s'impose donc et la référence au patrimoine musulman requiert un travail conséquent pour préserver l'essentiel. Toute démarche qui voudra arracher les sociétés musulmanes à leurs références et à leurs principes moraux originels provoquera des déchirements et des réactions de repli du type de ceux que nous constatons aujourd'hui dans un grand nombre de pays. Des pans entiers de populations pensent que les gouvernements ont vendu leur pays et leur culture aux mirages du progrès et du "modernisme" à l'occidental: cet état de fait provoque des réactions violentes et parfois à l'opposé de ce que l'on attendait. Plutôt que d'assister à une acceptation de l'Occident, on crée un sentiment de rejet (et cela même dans la séduction) dû non pas à ce qu'est l'Occident, mais à la façon dont il est présenté au travers des téléfilms, des émissions et des publicités. Le pourcentage de ceux qui comprennent le message et qui peuvent (et veulent) s'identifier aux valeurs "modernes" est infime: quelques "pour-cent" tout au plus, qui ont les moyens de cette vie ou qui connaissent les États-Unis ou l'Europe pour y avoir déjà voyagé. En ce sens, l'Occident est responsable de la façon dont il se présente aux autres civilisations: les tonnes de productions "artistiques" qui sont déversées sur les chaînes des pays musulmans donnent une idée bien pauvre, et pas très saine, de ce qui nourrit les esprits du Nord. Comment donc être surpris des crispations et des rejets que crée cette situation... ce "commerce", puisque c'est de cela qu'il s'agit au fond.

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