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Tous les
musulmans savent, et répètent, que la pratique de
l'islam ne s'arrête pas à l'exercice de la prière, de
l'impôt social purificateur, du jeûne et du pèlerinage.
Chaque acte de la vie quotidienne réalisé avec le
souvenir de la Présence divine est, en soi, un acte de
reconnaissance et d'adoration ('ibâdat). On connaît par
ailleurs le lien étroit qui est établi dans le Coran
entre le fait de croire et celui d'agir par la
répétition insistante de la formule "Ceux qui croient et
qui font le bien". Ainsi donc, porter la foi, c'est
croire et agir et l'action ici est de nature multiple:
ce sera autant l'honnêteté que l'on s'impose, que la
bonté et la générosité envers ses proches, que
l'engagement déterminé dans les réformes sociales, ou
encore que la mobilisation contre les injustices. Tous
ces efforts déployés dans l'action participent bien du
djihâd au sens où ils s'orientent vers un ordre plus
juste et plus respectueux des principes révélés. Le
verset précise:
"Les croyants sont ceux qui croient en Dieu et en son
Prophète - puis qui n'en doutent plus - et qui luttent
dans le chemin de Dieu avec leurs biens et leurs
personnes. Voilà ceux qui sont véridiques." Coran 49/15
On peut lire la formulation au sens strict et affirmer
qu'il s'agit ici de la lutte armée dont nous parlions
plus haut et qui s'impose dès lors qu'il existe une
agression. Cette lecture trouve des justifications dans
le contexte de la révélation du verset, mais il serait
réducteur de n'en tirer que ce seul enseignement. Dans
un sens plus large, que confirme l'ensemble du message
coranique et des traditions, "lutter dans le chemin de
Dieu" veut dire mobiliser toutes les forces humaines,
diriger tous ses efforts, donner de ses biens et de sa
personne pour venir à bout de toutes ces adversités que
sont l'injustice, la pauvreté, l'analphabétisme, la
délinquance et l'exclusion.
Le Coran offre cette latitude dans l'interprétation du
mot djihâd et cela dès sa première révélation:
"Ne suis pas ceux qui ne croient pas et lutte contre eux,
avec force, au moyen du Coran." Coran 25/52
Il est fait mention ici d'une lutte (djâhed et djihâdan)
qui serait de nature savante, scientifique, et qui
s'appuierait sur le dialogue, la discussion, le débat.
Le Coran, en son contenu et en sa forme, apparaissant
comme une arme entre les mains des musulmans. Sur un
autre plan, c'est le Prophète (PBSL) qui présente une
interprétation extensive du terme quand il affirme, par
exemple, que "le pèlerinage est un djihâd". On comprend
que les peines, les efforts, les souffrances endurés par
les fidèles durant quelques jours à la Mecque pour
donner force à leur foi et répondre à l'appel du
Créateur sont un djihâd dans la voie de Dieu.
Dans notre vie quotidienne, dans nos sociétés, vivre
avec la foi, c'est admettre le sens de l'effort. La foi
est une mise à l'épreuve, la foi est une épreuve. Dans
notre représentation d'un idéal de vie, de respect et de
coexistence, les fractures sociales actuelles, la misère,
l'analphabétisme, le chômage sont autant d'éléments de
la nouvelle adversité qu'a enfantée, à une si grande
ampleur, l'époque moderne. La mobilisation s'impose,
avons-nous dit, quand la dignité de l'homme est en péril
; mais il ne s'agit pas toujours d'une levée d'armes.
Aujourd'hui, trop de femmes et d'hommes voient leur
dignité bafouée, leur existence niée, leurs droits
violés et cette situation nécessite de répondre de façon
urgente à un appel général au djihâd: il s'agit de
donner de sa personne et de ses biens, de convoquer
toutes les forces vives des diverses sociétés et de
s'engager dans le travail de réforme dont nous parlions
plus haut.
Nous ne nions pas qu'il y ait des luttes que les
circonstances nous mèneront à devoir affronter armes ou
pierres à la main pour faire opposition à l'épuration
ethnique ici, à l'occupation militaire là, ou à un autre
type d'agression. Mais il ne peut s'agir de focaliser
notre attention sur ces événements et d'oublier un type
de combat plus large, plus quotidien, et tellement
urgent. Nos ennemis aujourd'hui, dans la voie de Dieu,
ont pour nom la faim, le chômage, l'exploitation, la
délinquance et la toxicomanie et ils exigent un effort
intense, une lutte continue, un djihâd total qui a
besoin de chacun et de tous. Combien sont-ils de
musulmans à vouloir aller combattre là-bas, à vouloir
offrir de la façon la plus sincère leur personne à la
cause de l'islam et qui, emplis de cette intention,
oublieront et resteront aveugles au combat qu'il faut
mener ici, à la cause qu'il faut défendre dans son
quartier, dans sa ville, dans chaque pays. A ceux qui
désiraient se rendre en Palestine pour lutter contre la
colonisation sioniste dans les années quarante, et qui
percevaient cette expédition comme étant la réalisation
de leur idéal, Hassan al Banna disait: "La mort dans la
voie de Dieu est difficile, mais la vie dans la voie de
Dieu est plus difficile encore". Ce djihâd est un
djihâd
pour la vie afin que soient donnés à chaque être les
droits qui sont les siens: l'ensemble du message de
l'islam porte cette exigence en même temps que sa
nécessaire réalisation.
Penser la modernité, c'est réfléchir à toutes les
stratégies et à toutes les modalités qui sont à même de
changer l'ordre des choses. A l'exemple de ce qu'a
présenté le penseur Yûsuf al-Qardâhoui dans son ouvrage
sur le problème de la pauvreté, il convient de mener une
double réflexion qui consiste tout à la fois à s'appuyer
sur les sources et à considérer la réalité de nos
sociétés aujourd'hui. Nous en avons dit quelques mots
dans le présent chapitre mais il faut aller plus loin
encore et penser, de façon très pragmatique, les
stratégies qui doivent permettre de trouver des
solutions locales aux problèmes que nous mentionnons ici.
L'action sociale est prioritaire et elle doit mobiliser
la majorité de nos énergies.
Car il s'agit d'une guerre. Nous sommes en guerre. C'est
bien le sens de la formulation de l'abbé Pierre quand il
affirme avec force "Je suis en guerre contre la misère"
ou encore du professeur Albert Jacquard et de
Monseigneur Jacques Gaillot quand ils "partent en
guerre" pour loger les sans-abri. Le pape, dans son
Encyclique sociale Centesimus Annus, appelle à une
mobilisation générale contre la pauvreté et les
déséquilibres dans la répartition des richesses et
affirme qu'il est du devoir du chrétien d'agir en ce
sens. Le djihâd des musulmans participe de cet
engagement en Occident bien sûr, mais également dans
tous les pays du Sud. Pleinement, dans le sens des
communautés de base sud-américaines, avec l'expression
de la théologie de la libération, avec les forces
populaires ou syndicales au Proche-Orient ou en Asie.
L'avenir du dialogue interreligieux trouvera sans doute
sa pleine réalisation dans ce type de stratégies et
d'actions concertées et concrètes. Mais on ne peut
penser l'avenir en terme de réforme politique et
économique, sans travailler à reconstituer un tissu
social aujourd'hui déchiré à l'échelle de la planète.
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