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L'islam offre
une vision globale de la vie et du comportement humain.
Nous avons parlé plus haut de la notion de rabbâniya qui
consacre la relation pleine, exigeante, et toujours
vivifiée, entre l'homme et le Créateur. L'énergie et la
force de ce lien, né du pacte originel, irradie toutes
les sphères de la pensée et de l'action humaines. Très
loin des débats qui ont eu cours en Occident sur l'idée
de Dieu, la trinité ou l'élection ; à mille lieux des
conflits qui ont opposé l'autorité cléricale aux
humanistes rationalistes ou aux partisans de la science
; la civilisation islamique, depuis l'origine, s'est
nourrie de la dimension sacrée et des valeurs qui y sont
liées. Le sacré ici n'est pas un domaine "interdit",
clos, un espace privilégié du dogme absolu qui s'impose
et que personne ne discute... au contraire d'un espace
profane qui offrirait la relativité, la rationalité, la
liberté: l'humain, en somme. Rien, en islam, ne
correspond à ces catégories ou à cette "grille" de
lecture nées de l'histoire occidentale et que l'on a
longtemps cru pouvoir appliquer à toutes les cultures.
La présence de Dieu, l'absence de tout clergé, la
conscience de la responsabilité individuelle sont autant
d'éléments qui offrent, dans leur simplicité, une idée
très spécifique des espaces du "profane" et du "sacré".
Encore une fois, c'est le rappel, le souvenir de Dieu
dans la conscience de l'homme, qui produit le sacré.
Ainsi, toute action, en apparence libre et tout à fait
"profane", de l'hygiène à l'acte sexuel, du commerce à
l'engagement social, est sacrée dès lors qu'elle se
nourrit du souvenir de Dieu et qu'elle respecte les
limites de l'éthique. Abû Dhar a rapporté, dans un
hadîth, l'étonnement des compagnons du Prophète quand
ils l'entendirent énumérer toutes les actions qui seront
récompensées par Dieu: "Ô Envoyé de Dieu,
demandèrent-ils, est-ce qu'assouvir son désir sexuel est
sujet à rétribution ? - Qu'en serait-il, demanda le
Prophète, si on l'accomplissait de façon illicite: ne
commettrait-on pas un péché ? De fait, lorsqu'on le fait
de façon licite, on mérite une récompense."
Le terme "sadaqa" (aumône) employé par le Prophète,
investit d'un caractère sacré l'acte sexuel dès lors
qu'il est accompli dans le souvenir de la présence
divine et, forcément, en accord avec la morale qui en
découle. Le corps, et tout ce qui y a trait, n'est pas,
en soi, marqué négativement: dès lors que l'on vit en
harmonie avec la vision tout à la fois globale et intime
du message et que l'on témoigne de son sens, alors le
corps, comme l'esprit et le cœur, participe de
l'accomplissement de l'être humain devant Dieu. Chaque
geste est un signe si la mémoire du Créateur l'illumine
de son sens: marcher, manger, s'éveiller, dormir, se
laver, s'habiller... tout est "aumône", acte
d'adoration, reconnaissance, invocation et prière. Le
sacré habite le profane porté par une mémoire vivifiée:
c'est cet enseignement à la fois exigeant et ouvert qui
est dispensé aux musulmans du monde entier. Le message
coranique ancre ces dispositions dans les consciences,
hier comme aujourd'hui:
"Il sera certes demandé compte de tout: de l'ouïe, de la
vue et du cœur. Ne parcours pas la terre avec insolence.
Tu ne peux ni déchirer la terre, ni atteindre la hauteur
des montagnes." Coran 17/36-37
La responsabilité de l'homme est totale: en ce qu'il
voit, en ce qu'il entend, en ce qu'il fait, de ce qu'il
sent. De tout cela, il devra rendre compte et ce regard
vers l'intérieur doit enfanter l'humilité, une attitude
"sans insolence". L'orgueil et la suffisance rendent
aveugle: un être humain peut s'oublier et ne plus
percevoir en lui les signes ; de la même façon, il peut
arriver que la terre et les montagnes ne lui "parlent"
plus et ne soient plus que des "éléments". Or,
l'univers, à l'image de notre intimité, est empli de
"signes", pour qui sait voir:
"Nous leur montrerons nos Signes dans les horizons
(l'univers) et en eux-mêmes jusqu'à ce qu'ils voient
clairement que ceci est la Vérité..." Coran 41/53
L'enseignement de l'harmonie entre le microcosme et le
macrocosme, que l'on trouve dans l'hindouisme et le
bouddhisme, est présent ici comme dans de nombreux
autres versets. Nous avons cité plus haut un certain
nombre de passages du Coran qui mettent en évidence
cette dimension sacrée de l'univers (voir notre première
partie) et l'on se contentera de rappeler ici ce verset
qui a fait pleurer le Prophète une nuit entière lors de
sa révélation:
"Il y a certes dans la création des cieux et de la
terre, dans la succession des nuits et des jours, des
signes pour ceux qui sont doués d'intelligence." Coran
3/190
Après l'avoir récité à Bilal, qui s'étonnait de ces
larmes, le Prophète (PBSL) avertit: "Malheur à qui
entend ce verset et ne le médite pas." Avertissement
d'une portée fondamentale: la compréhension de l'islam
est dans la compréhension de ce regard attentif,
contemplatif, toujours renouvelé, qui sait voir dans
l'élément le signe et lutter contre les habitudes qui
négligent. Le verset qui suit immédiatement le précédent
confirme l'exigence d'attention de la rabbâniyya:
"(Il y a des signes) pour ceux qui pensent à Dieu,
debout, assis ou couchés et qui méditent sur la création
des cieux et de la terre. Notre Seigneur ! Tu n'as pas
créé tout cela en vain ! Louange à toi ! Préserve-nous
du châtiment du feu." Coran 3/191
L'univers témoigne de la Présence divine et en cela la
dimension sacrée est omniprésente. La méditation portée
sur le monde ramène l'homme à son destin, au sens de sa
vie: il devra rendre compte. Le monde rappelle la
Présence de Dieu et Sa Présence confirme ma
responsabilité. Comprendre le sacré, c'est, de fait,
appréhender de l'intérieur l'univers de la
responsabilité humaine: les signes sont à portée des
cœurs et des intelligences. C'est dans cet univers que
doit se mouvoir la raison. Rien ne l'empêche d'aller de
l'avant, de comprendre, d'analyser et de pousser
toujours plus loin la recherche. Rien, si ce n'est cet
impératif de toujours respecter l'équilibre des signes
et l'harmonie de la nature. Si notre univers est un
univers de signes, alors l'ordre de la nature,
témoignage de la création, est sacré et l'on ne peut
s'en approcher sans humilité. Cette conception du monde
a une influence directe sur l'exercice de la recherche
scientifique: comme toute action humaine, elle doit
respecter une morale, un sens, des limites.
Malgré les influences occidentales, la culture islamique
est toujours nourrie par ses références sacrées et
l'ensemble de sa conception de la "rationalité"
s'inscrit dans cette perception globale, totalisante. Il
n'existe pas de raison qui soit autonome au point de
n'avoir d'objectif que d' "avancer" quel qu'en soit le
prix. Sa liberté est dans l'harmonie: respecter la
création, la nature, les hommes et les animaux et
chercher le meilleur pour le bien des hommes. Telle est
la responsabilité des hommes dans un univers où il ne
s'est jamais opéré de "désenchantement": Dieu l'a fait
sacré, comme la vie, et il le demeure jusqu'à la fin des
temps. Tout autre considération serait inhumaine.
Tels sont les enseignements fondamentaux du tawhîd -
l'Unicité de Dieu - et telles sont les conséquences de
la rabbâniyya sur le plan culturel. On pourra être
surpris, en Occident, d'entendre et de constater que le
monde musulman se nourrit encore aux sources vives d'un
monothéisme exigeant qui influence quotidiennement
l'être au monde des fidèles au- delà même de la pratique
concrète de leur religion. Certains aimeraient que
l'islam "progresse" et se "sécularise" par une véritable
analyse "critique" de ses références. Il semble clair
pourtant que l'univers islamique n'est pas réductible à
ces catégories: ni le progrès, ni la
critique ne sont refusés mais ce qui est
fondamentalement contesté, c'est que ce soit la raison
seule qui détermine la norme et fixe le bien sans
finalité transcendante. L'Occident a eu besoin de cette
"révolution" pour accéder à la liberté de croire, d'agir
et de chercher ; la civilisation islamique n'a rien
connu de tel de par la nature de son message qui a
encouragé chaque fidèle, nourri par la mémoire du sens
et des finalités, à comprendre, à expérimenter et à
savoir. La science, dès lors qu'elle témoigne de la
présence attentive des consciences, est sacrée. Elle
n'est point un défi au Créateur, elle est le moyen de sa
révélation continuée. Dieu ne craint point les
tentations prométhéennes de la raison humaine ; Il ne
cesse plutôt de les avertir de l'errance des amnésies.
C'est le souvenir du tawhîd: le chemin de la source, au
travers de l'histoire des hommes et des prophètes, est
dans le rappel du lien avec la Transcendance. Ainsi
naissent les horizons de la spiritualité, les exigences
de l'éthique et l'expression du sens et des finalités.
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