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Pour moi,
il n'est pas le moindre doute que le rapport
Bouchard-Taylor est un document qui constitue une étape
fondamentale et précieuse sur la voie de la «
conciliation » au Québec comme le prétendent les deux
commissaires.
Dans les cinq grands axes des recommandations proposées,
on peut notamment noter cette volonté de «
déjudiciariser la pratique d'accommodement raisonnable
», « d'outiller les gens de façon à ne pas devoir
constamment recourir aux tribunaux » et par conséquent
favoriser ce qu'ils ont formulé comme étant « la voie
citoyenne ». Ce qui veut dire qu'au lieu de faire porter
la responsabilité aux seules autorités judiciaires de
régler les problèmes de différences d'interprétation sur
certaines pratiques, l'on cherchera plutôt à donner la
prérogative aux citoyens de poursuivre par eux-mêmes ce
qu'ils ont fait bien souvent par le passé, autrement dit
de favoriser la « culture du compromis », « les accords
facultatifs » et les « ajustements concertés » (p. 65).
Or, si l'initiative est donnée aux citoyens, cela
suppose que les moyens leur seraient également donnés
pour trouver des terrains d'entente et les espaces de
compréhension mutuelle en vue d'entretenir la paix
sociale que tout le monde appelle de ses vœux. La plus
fondamentale à mon sens demeure la connaissance. Au-delà
de l'habituelle invitation à tous les citoyens de
s'éduquer de manière livresque aux cultures et horizons
religieux qui les intéressent ou intriguent le plus, il
n'y a pas meilleure et plus convaincante source de
connaissance que la prise de contact directe entre eux.
C'est assurément par l'expérience concrète des
différences, de la relation humaine ou ce que les
philosophes empiristes appelaient une « accointance »,
c'est-à-dire une connaissance littéralement sensorielle
et immédiate, qu'il est possible d'instaurer un climat
de confiance selon les propres termes du rapport. « En
somme, il est plus juste de miser sur le redressement,
le mouvement vers l'avant, dans la bonne foi et le bon
sens, dans la confiance et la conciliation. » (p. 243)
Mais comment se connaître directement à l'âge de
l'information, de la médiation obligée par les canaux
télévisés, la presse écrite, la radio et Internet ?
C'est là que les pistes suggérées par le rapport sont
intéressantes. Dans la mesure où non seulement il faut
désengorger les tribunaux, mais également ne pas
s'attendre à ce que le gouvernement de Québec soit en
mesure ou veuille tout simplement intervenir sur tous
les dossiers, il en découle naturellement que ce soit au
tour des municipalités de jouer un rôle-clé. En effet,
si l'on imagine un tant soit peu la possibilité d'une
traduction sur le terrain des recommandations du rapport
- notamment celle qui invite l'État à « mieux établir
l'interculturalisme comme modèle », donc la culture du
dialogue et de l'échange culturel réel - il faut « [d]éléguer
plus de responsabilités aux instances régionales » (p.
269), autrement dit encore plus décentraliser vers les
villes. La raison en est que c'est seulement à l'échelle
des comtés, mieux des municipalités qu'il est possible
d'envisager une véritable prise de contact entre les
citoyens, d'éprouver leurs opinions directement ainsi
que leurs interprétations respectives des valeurs
communes.
En ce sens, la suggestion pour prolonger concrètement
les efforts de la Commission consisterait à les mettre
en pratique par l'établissement d'« agoras citoyennes »
au niveau des villes où il serait possible non seulement
de permettre aux citoyens, toutes origines confondues,
de dialoguer sans médium, de participer à la réflexion
et à l'action commune en vue de l'amélioration des
conditions du vivre-ensemble localement d'abord, et
ainsi de suite...
Ottawa, le 26 mai 2008
Salah Basalamah, professeur à l'Université d'Ottawa |